Les Inrockuptibles – Haider Ackermann & Tilda Swinton

Tilda and Haider

For our French-speaking readers, we present this fantastic interview between Haider Ackermann and Tilda Swinton from Les Inrockuptibles. An insight into their mutual friendship, the ties of cinema and music that binds them, and the common drive for beauty and perfection that spurs on their creative souls.

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En cette journée ensoleillée de mars, dans une chambre du Covent Garden Hotel à Londres, Tilda Swinton est en parfaite harmonie avec le papier peint sur lequel elle s’appuie pour prendre la pose. Elle a probablement dû accentuer une couleur de cheveux qu’elle avait déjà flamboyante avec une pointe de rouge. Ou de rose? Cet exercice de pose, l’actrice s’y prête depuis plusieurs saisons, troquant les studios de cinéma pour les lumières plus glaçantes des revues de mode.

Née à Londres il y a quarante-neuf ans, Tilda Swinton s’est définitivement attachée à l’Ecosse où elle se retire entre deux tournages, dans une demeure près d’Edimburgh. Ancienne de la Royal Shakespeare Company, elle a contracté une maladie médiatique des plus rares: être muse et icône d’une grande partie de l’épicentre de la mode. Une affection attrapée au cours de sa carrière, immergée dans l’underground, avec une première période auprès de son mentor le cinéaste Derek Jarman.

De Caravaggioen 1986 à Wittgensteinen 1993, elle a pris le temps de fixer sur la pellicule non seulement un jeu distant mais un corps piqué de toutes les transformations – son allure androgyne confondant les genres. Depuis, Tilda a pris un visa touriste pour l’Amérique où sa silhouette pâle et longiligne est apparue chez Spike Jonze (Adaptation), Jim Jarmusch (The Limits of Control)ou les frères Coen (Burn after Reading). Son allure a largement contribué à épicer le vestiaire de créateurs comme Stefano Pilati pour Saint Laurent, Alber Elbaz pour Lanvin ou Raf Simons pour Jil Sander. Tous ont compris les vertus d’une silhouette différente. Sitôt approuvée par Tilda, une robe endosse un autre rôle que l’impact glamour visé au départ.
Tilda intellectualise n’importe quel textile. Sa filmographie inspirante tire le vêtement vers un aspect moins lisse, chaque étudiant de la Saint Martins School à Londres s’est fait une copie de ses films en costume. En tête, Orlando, le film de Sally Potter.
Autre admirateur de Tilda : le créateur estampillé école belge Haider Ackermann. Né à Bogota, en Colombie, en 1971, Haider tient de ses pairs, les créateurs des années 1990 comme Ann Demeulemeester. Mais ses vêtements offrent une autre respiration: une architecture de drapés, de contorsions et de liens, le tout tenu par un corps qui se révèle doucement abandonné par ces prouesses de coupes. Haider a fait ses classes à l’Académie d’Anvers, ville dans laquelle il a gardé ses bureaux bien qu’il partage le reste de son temps avec Paris. Il est aujourd’hui en course pour la première place des indépendants défilant à Paris. Toujours soutenu par une presse pointue et une amie fidèle à ses créations, Tilda.

Comment vous êtes-vous rencontrés?

Tilda Swinton – La première fois? Je ne sais plus. C’est bon signe de ne pas s’en rappeler. Il y avait forcément un nuage au-dessus de nous, une volonté pour que l’on se rencontre, quelqu’un de caché et de bon augure. Peut-être était-ce la fois où tu as créé cette robe dorée pour la montée des marches à Cannes, il y a déjà six ans. Qu’est-ce qui vous réunit ? L’indépendance ? Le style ? Tilda Swinton –Hormis le fait que nous soyons amis et des gens de bonne compagnie, nous nous intéressons tous les deux à quelque chose que l’on pourrait appeler l’infiltration: une manière de s’immiscer, de tester la porosité des frontières. Il y a aussi une volonté de dialoguer avec une idée de pureté. Cela n’a rien de prétentieux…

Haider Ackermann – Quelque chose nous réunit qui s’apparente à la recherche. J’ai toujours considéré Tilda comme quelqu’un qui cherche: une certaine forme de beauté d’abord, puis quelque chose de plus grand à faire partager. La première fois que je l’ai vue, j’ai pensé qu’elle avait un regard un peu perdu, un regard d’animal. Ses yeux sont intrigants. Pour moi, quelqu’un qui recherche, c’est très inspirant. Elle fait des choix et en même temps il y a une certaine errance chez elle. Elle laisse libre cours à l’imagination.

Tilda Swinton –Errance… J’adore ce mot en français.

Haider Ackermann – Tu vas quelque part, tu ne sais pas où. Mais parce que tu suis ton instinct, ta recherche devient un but en soi. Tous les choix de Tilda sont assez justes. Cette errance est nécessaire. J’adore me perdre moi-même.

Tilda Swinton –C’est drôle que nous ayons cette conversation. J’étais à Dublin hier pour un festival de cinéma, une ville que je ne connais pas du tout. D’un coup, j’ai remarqué combien j’étais heureuse, combien j’avais envie de m’intégrer à ce paysage inconnu. J’avais la permission d’être étrangère: un privilège. Voilà une des raisons pour lesquel les j’aime le travail d’Haider. Ses créations m’octroient la possibilité d’être différente. La plupart des propositions de mode aujourd’hui, celles que nous portons souvent pour arpenter les premières et autres festivités, ne sont qu’un moyen de s’intégrer. Beaucoup d’actrices profitent d’une robe pour se fondre dans le paysage. Regardez les César, les robes étaient quasiment toutes de couleur chair… Je trouve cela très ennuyeux. Moi, il m’est impossible de m’intégrer. Si je porte quelque chose disons de plus commun, c’est comme si je me déguisais. Pour moi, c’est un costume.
Avec Haider, je m’habille pour moi-même en dehors de tout apparat médiatique. Il propose aussi des matières dans les quelles je peux me sentir très vite acceptée.

Haider Ackermann – On pourrait dire de Tilda qu’elle se pose sur la collection. Je ne crée pas pour elle, je ne pense pas qu’une robe puisse lui aller mieux qu’une autre, mais il y a toujours une question d’attitude –la sienne rôde souvent autour de mes collections. Elle est plus qu’inspirante, c’est indéniable. C’est une femme moderne. Elle essaie de pousser un peu plus loin la notion de féminité, plus que n’importe quelle autre personnalité.

Tilda Swinton –Je vais dire quelque chose de prétentieux: Haider crée des matières qui rendent agréable le fait de se sentir étrangère. Il ne fait pas des vêtements pour habiller la peau mais pour recouvrir l’esprit. A l’origine, ses créations ont quelque chose de très mathématique et de très technique. Mais il est au-delà de ces références. Je n’ai pas l’impression que ses vêtements ont été copiés sur des images accrochées à un tableau au-dessus de son bureau. Sa mode est vraiment intemporelle et possède une vraie liberté géographique. Par exemple, quand je m’habille avec les créations d’Haider, moi la super blanche, la super rousse, le résultat devient supersonique, loin des conventions européennes qui couvriraient mon phénotype en temps normal.

Tilda, vous vous êtes dénudée au cinéma: dans Young Adam avec Ewan McGregor ou dans Orlando de Sally Potter. Haider, votre style dévoile une autre sensualité. Comment considérez-vous ce rapport au corps qui fait partie de vos deux métiers?

Haider Ackermann – La sensualité de Tilda se reflète à travers ses rôles mais aussi à travers sa vie. Pour revenir à cette idée de géographie, Tilda est inspirante aussi parce qu’elle vit en retrait, en Ecosse, dans une contrée insaisissable, loin de la médiatisation qui touche les autres actrices. Parfois, c’est comme si elle se refusait à l’idée de séduction. On ne peut pas plaire à Tilda, c’est un fait, elle n’est pas sur ce terrain-là. Tilda est comme un paysage pas toujours saisissable.

Tilda Swinton –Je suis un paysage!

Tilda, vous venez d’une famille de militaires. Vous, Haider, avez souvent utilisé le look militaire dans vos collections. Un rapport fortuit?

Tilda Swinton –J’y pensais hier. Plus je vieillis, plus je réalise que je suis le produit de ma famille. J’ai fait quelques recherches récemment. Alors que mes parents m’ont toujours assuré qu’il n’y avait pas d’artistes dans la famille, j’ai découvert qu’il y en avait eu quelques-uns. Mon frère est un soldat tout comme l’était mon père. Nous avons en commun ce sentiment d’être au service de quelque chose, cette idée pressante de la mission. De l’entraînement
aussi.

Haider Ackermann – Je ne me sens pas missionné dans mon travail. En fait, mon inspiration naît plutôt de la solitude, qui me donne un sentiment de force. Tout chez moi est question de sensations, mais ça n’empêche pas la rigueur.

Tilda Swinton –Je pense aussi que tu travailles plus dans la solitude que moi. Mon métier fait que je suis toujours en contact avec d’autres personnes. J’ai appris cet aspect collectif de mon travail sur les films de Derek Jarman. Nous avions l’impression que nous pouvions tout faire ensemble. Vous êtes tous les deux adeptes de la transformation, que ce soit au cinéma comme dans Orlandoou dans la mode. Haider, c’est le principe même de votre métier.

Tilda Swinton –Un jour, j’ai même avancé que ce principe de transformation avait quelque chose d’autobiographique. En fait, je suis fainéante. Quand je construis un personnage dans un film, il est plus facile pour moi de chercher un point d’ancrage, quelque chose d’authentique qui résonne avec ce que j’ai vécu. Cela peut-être très simple. Par exemple, dans ;Burn after Reading’, j’avais le rôle d’une femme agressive. J’en connaissais une quand j’étais enfant, qui nous torturait mon frère et moi. C’est autour de moi, dans ma mémoire. Mais il est vrai que le processus de transformation auquel j’ai recours quand je joue des personnages comme Julia (dans Julia d’Erick Zonca – ndlr) ou Orlando m’intrigue énormément. Bizarrement, cela implique souvent qu’à un momenje me retrouve nue dans le film, sans quce soit forcément désiré. Dans Orlando, J’avais une scène où j’étais complètement une, exposée. La nudité fait partie de latransformation. Quelquefois, cela peut me pousser à accepter un rôle.

Comment considérez-vous aujourd’hui les relations entre mode et cinéma?

Tilda Swinton –Depuis quelques années, elles sont étranges et je ne sais pas ce qui est arrivé. A une époque, le cinéma avait bien compris combien il était important de travailler avec ses propres designers. Je ne sais pas comment tout cela s’est disloqué. Quand on pense aux relations qui existaient entre un couturier du cinéma comme Adrian et Greta Garbo ou même Edith Head, grande créatrice de costumes pour les films de Billy Wilder ou Mankiewicz… Ces gens travaillaient dans le même sens: faire accepter au plus grand nombre des nouvelles formes, des nouveaux modèles. Cela avait presque valeur d’éducation. Nous en sommes loin aujourd’hui. Mon bref séjour à Hollywood m’a surprise. Hollywood n’aime pas la mode et en a même peur désormais. J’ai assisté à des réunions avant le tournage où j’ai souvent entendu dire à propos descostumes: “Oh, c’est trop mode.” Qu’est-

ce que ça veut dire? Quand les gens évoquent le look hollywoodien, ils pensent immédiatement aux années 1940 et n’imaginent pas que cela puisse revêtir un visage plus moderne.

Haider Ackermann – De la même façon, les actrices pensent la mode d’une façon plutôt vieille et triste. Quant elles veulent se mettre en valeur, elles envisagent directement la robe de bal, cette fameuse tenue de fin de promotion.

Tilda Swinton –Il y a vraiment un fossé entre le cinéma européen et Hollywood en ce qui concerne la représentation. La robe de promo évoque les 16ans. C’est très important pour les Américains: à cet âge-là, garçons et filles vont obligatoirement au bal de promotion. Eh bien quand je me suis rendue aux oscars, j’avais beau avoir 43ans et être européenne, j’ai failli finir en robe de bal!

Pour une actrice américaine, c’est l’ADN de la représentation… Le rôle de muse d’un créateur de mode n’est-il pas une autre version de la robe de bal?

Tilda Swinton –Je préfère me considérer comme une artiste plutôt que comme une muse. C’est plus pratique. L’idée de muse implique une certaine passivité que je n’ai pas. Haider est plus ma muse que je ne le suis pour lui. Derek Jarman était ma muse.

Haider, votre inspiration provient-elle en partie du cinéma?

Haider Ackermann – Oui et non. J’aime la mélancolie des Visconti, la beauté des détails dont regorgeaient ses films: les gens, les visages, l’atmosphère, l’attitude, la beauté de Charlotte Rampling et de Romy Schneider. C’est aussi pour cette raison que j’aime l’attitude de Tilda: elle a ce côté non dit des héroïnes de Visconti. Le dernier film que tu as tourné en Italie (sortie française en septembre prochain–ndlr)est un peu dans la même veine.

Tilda Swinton –Il s’appelle Io sono amore, réalisé par Luca Guadagnino. Tu as raison, c’est du Visconti sous acide! Le film clame sa volonté d’être franchement dramatique, voire mélodramatique, à la Douglas Sirk ou comme Senso… Les costumes ont été exclusivement dessinés par la marque Jil Sander et spécialement par son créateur aujourd’hui, Raf Simons. Nous voulions travailler avec un styliste pour réaliser la garde-robe complète du film. Une collaboration parfaite.

Haider Ackermann – Quand je dessine une collection, je commence toujours par la musique et je construis une narration. Les vêtements deviennent une part de cette histoire. J’aime trouver une unité dans tous ces éléments, que ce soit le maquillage ou la lumière. Le défilé est mon moment-cinéma.

Tilda Swinton –Tu devrais réaliser des costumes pour un ballet.

Haider Ackermann – J’adorerais. J’ai toujours voulu être danseur. Vous flirtez tous les deux entre l’indépendance et une face plus mainstream. Quelles sont vos relations avec ces

Tilda Swinton – J’ai dit tout à l’heure que j’avais contracté un visa touriste pour cette étrange contrée que sont les studios californiens. C’est un peu comme au football, j’ai l’impression d’avoir joué à l’extérieur. Je suis revenue à la maison ces derniers temps. L’Europe est plus proche pour moi. Mais j’aime l’idée que mes films soient vus par le plus grand nombre. Une utopie?

Haider Ackermann – La mode aussi doit rester démocratique, accessible. Haider, la rumeur a dit un moment que vous pourriez reprendre Martin Margiela.

Haider Ackermann – Ce n’était qu’une rumeur, effectivement. Il n’y a plus grand-chose à en dire. Si une marque m’invitait à la rejoindre et me convenait, pourquoi pas, si je peux respecter mon propre répertoire. L’avantage d’une grande marque est de pouvoir montrer quelque chose de plus grand: une plus grande élégance, une plus grande idée du luxe. Oui, je crois que j’aimerais bien exprimer autre chose. Mais c’est un temps que je ne peux m’accorder que pour de bonnes raisons. Cela doit être comme un mariage. Je veux m’engager mais pas pour trois saisons seulement. Si je dois travailler dans une maison, c’est qu’une âme y flotte.

Tilda Swinton –Elle flotte ici…




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